Les principes intergénérationnels de Touré Kunda

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Musique
Le duo sénégalais Touré Kunda.

Fidèle à son rôle précurseur de passeur de cultures entre l’Afrique et l’Europe, avec à la clé quelques succès internationaux au début des années 80, le groupe sénégalais Touré Kunda entend aussi servir de relais entre les générations à travers son nouvel album intitulé Lambi Golo. Entretien avec les deux frères Ismaïla et Sixu Tidiane Touré, tous deux âgés de 68 ans.

RFI Musique : Ce nouvel album est une façon de célébrer vos 40 ans de carrière. Quel est, à vos yeux, le chemin parcouru par les musiques d’Afrique en Occident au cours de ces décennies ?


Sixu Tidiane Touré : Une partie du boulot reste encore à faire, il faut continuer les échanges culturels. Mais c’est super de voir qu’on a déjà avancé de quelques pas : aujourd’hui, il y a beaucoup de musiques africaines, pas seulement sénégalaises, et les Français les apprécient. Toute l’Afrique contribue à ce que nous avons commencé, avec nos aînés qui étaient là avant nous : Manu Dibango, Francis Bebey, Pierre Akendengué... Et chaque fois qu’on joue, le regard des gens est fabuleux : les grands-parents, les petits-enfants… Parce que le public qui vient nous voir est de tous les âges. De 7 à 77 ans !

Quelle est l’histoire de ce disque baptisé Lambi Golo ?


S.T.T. :
 Quand on était petits, on jouait au "lambi golo", c’est-à-dire qu’on imitait les singes qui faisaient la lutte, d’autant le sport national au Sénégal, c’est la lutte. Donc, c’est un titre qui nous rappelle notre enfance. Et aussi c’est un hommage aux lutteurs sénégalais : quand ils sont dans l’arène en train de jouer, tout le pays est paralysé. Tout le monde veut regarder ! C’est une émotion qui nous tenait à cœur. On s’est dit qu’il fallait qu’on fasse une chanson en hommage aux lutteurs : Fodé Doussouba, Falaye Baldé… Ce sont les noms des lutteurs de notre enfance et aujourd’hui, une autre génération, plus jeune, a pris le relais.

Qu’est-ce qui vous plaît en particulier dans ce sport ?


S.T.T.
 : La préparation des lutteurs, les fétiches, leur accoutrement, leurs danses – ils ont des tam-tams qui les accompagnent. Ils sont costauds, ils font plus de 100 kilos, mais ils dansent d’un pas léger. Le combat ne dure pas longtemps, mais le spectacle dans son ensemble est extraordinaire. Je ne suis pas lutteur, mais je chante pour les lutteurs, avec mon frère Ismaïla.

Vous avez confié réalisation du nouvel album au batteur ivoirien Paco Sery, et à l’ingénieur du son français Romain Ghezal, qui appartiennent à deux générations différentes. Que vous a apporté ce binôme ?


S.T.T. :
 C’était intéressant d’avoir autour de nous des gens d’âges différents et de les laisser faire. Ça apporte une autre couleur, de la fraîcheur. Les jeunes comme Romain ont d’autres oreilles. Ils connaissent le son mieux que nous qui écrivons nos compos à la guitare. Il rajoute des sons nouveaux. De son côté, Paco a de l’expérience, au niveau international, comme batteur et percussionniste et il a aussi ajouté son grain de sel. Comme Manu Dibango qui est aussi venu apporter sa touche, et Carlos Santana, Cheick Tidiane Seck... Ou les plus jeunes : Hervé Samb, Alune Wade, Seckou Keita… les appeler n’était pas un calcul de notre part, mais chacun a accepté. Il n’y a pas de hasard.

L’album s’ouvre par Demaro, une chanson sur laquelle vous avez invité le saxophoniste Manu Dibango, l’un des doyens de la musique africaine. Au-delà de l’aspect symbolique de cette association, avez-vous aussi bénéficié de ses conseils, comme nombre d’artistes de votre continent natal, lorsque vous êtes arrivés en France dans les années 70 ?


S.T.T. : On s’est croisé plus tard. Mais quand j’étais au collège, je l’écoutais déjà. Il avait écrit une chanson qui s’appelait Le Soir au village que j’avais déchiffré parce que je l’aimais beaucoup. Ça m’a donné envie d’écrire à mon tour ma première chanson, en classe de quatrième. Et quand on s’est retrouvé sur un même plateau des années après, c’était un rêve qui se réalisait. Il fait partie de notre répertoire, comme des chanteurs français tels qu’Aznavour ou anglo-saxons tels qu’Aretha Franklin ou les Beatles. En ce temps-là, il y avait une radio qui diffusait dans toute l’Afrique, depuis le Congo, et grâce à laquelle on a écouté tous les styles musicaux du monde. Les artistes comme nous s’en sont forcément imprégnés, tout comme de notre folklore, pour faire une musique traditionnelle européanisée.

Une nouvelle version d’Emma figure sur l’album, dans un registre salsa, avec Carlos Santana et le Cubain Nelson Palacio. Comment expliquer que vous ne vous soyez jamais lassé de cette chanson qui se trouvait déjà sur votre premier 33 tours ?


Ismaïla Touré
 : Quand la chanson est belle, vous l’articulez à chaque fois différemment, selon la situation dans laquelle vous vous trouvez. C’est la première chanson qui nous vient à l’esprit dès qu’on se retrouve dans une manifestation quelconque en France. Les gens ont envie de la vivre avec nous et ça, on ne s’en lasse pas. Elle nous permet d’improviser, de lui donner d’autres tournures. La façon dont Carlos Santana l’a jouée nous a surpris, parce qu’il le fait avec beaucoup de performance, de simplicité et d’amour. Parce qu’il aime cette chanson. Comme nos petits-enfants qui l’écoutent et se mettent à la chanter.

Touré Kunda Lambi Golo (Soulbeats Records) 2018

RFI


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